Une vidéo du président ukrainien appelant ses soldats à déposer les armes a circulé en début d'année sur Facebook et YouTube. Elle semblait authentique au premier regard. Pourtant, des hackers l'avaient fabriquée de toutes pièces et postée sur le site d'un média national ukrainien. Ce cas illustre un problème qui prend de l'ampleur : les deepfakes deviennent si réalistes que même une version grossière peut semer le doute et manipuler l'opinion. Voici comment repérer ces contenus truqués avant de tomber dans le piège.
Qu'est-ce qu'un deepfake exactement ?
Un deepfake est une vidéo, une image ou un fichier audio créé ou modifié par intelligence artificielle. Le terme vient de la contraction de "deep learning" (apprentissage profond) et "fake" (faux). Concrètement, des algorithmes analysent des milliers d'images ou d'extraits sonores d'une personne pour reproduire son visage, sa voix ou ses mouvements avec un réalisme troublant. Les techniques les plus courantes sont l'échange de visage (face swapping) et la synchronisation labiale (lip synching), où les paroles prononcées sont modifiées et les lèvres recalées en conséquence.

Depuis 2018, le nombre de deepfakes malveillants publiés en ligne double tous les six mois. En décembre 2020, on en comptait déjà 85 000. Les outils pour les créer sont devenus accessibles au grand public via des applications mobiles et des logiciels gratuits. Même sans compétence technique, n'importe qui peut aujourd'hui générer un contenu truqué en quelques clics.
Où trouve-t-on les deepfakes les plus dangereux ?
Les deepfakes ne servent pas qu'à des parodies inoffensives. Leurs usages malveillants se multiplient dans plusieurs domaines :
- Désinformation politique : des fausses vidéos de personnalités publiques propagent des mensonges ou des idées contraires à l'éthique.
- Fraudes financières : des escrocs imitent la voix ou le visage d'un proche, d'un supérieur ou d'un conseiller bancaire pour extorquer de l'argent.
- Fausses publicités : des célébrités apparaissent dans des vidéos truquées vantant des investissements fictifs ou des produits douteux.
- Cyberharcèlement et sextorsion : des images ou vidéos manipulées, parfois à caractère sexuel, servent à humilier, menacer ou faire chanter une victime.
Les conséquences juridiques existent. En France, créer un montage avec l'image d'une personne sans son consentement est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende. Si le contenu est à caractère sexuel ou diffusé sur un réseau social, les peines peuvent être alourdies. L'escroquerie via deepfake peut aller jusqu'à 5 ans de prison et 375 000 euros d'amende.
Comment repérer un deepfake : les indices visuels et sonores
Même les deepfakes les plus aboutis laissent des traces. Voici les points à vérifier systématiquement :
Les anomalies du visage
Regardez les yeux. Un clignement des paupières trop rare ou trop rapide est un signe classique. Les mouvements des sourcils, de la bouche ou des joues peuvent sembler saccadés ou décalés par rapport aux paroles. Une absence de micro-expressions (froncement, sourire bref) trahit souvent une vidéo truquée.

Les incohérences audio
La voix peut sonner légèrement robotique, avec un décalage entre le son et le mouvement des lèvres. Les respirations, les pauses ou les intonations naturelles manquent parfois. Si l'audio semble trop parfait ou au contraire étrangement plat, méfiez-vous.
Les défauts d'arrière-plan
Les deepfakes ont souvent des arrière-plans flous ou instables. Des objets peuvent disparaître ou se déformer quand la personne bouge. L'éclairage incohérent entre le visage et le reste de l'image est un autre indicateur. Passez la vidéo au ralenti : les erreurs de synchronisation labiale et les distorsions deviennent plus visibles.
Le contexte et le comportement
Une personnalité politique qui tient des propos totalement contraires à ses positions habituelles, un proche qui demande soudainement de l'argent par message vocal, une célébrité qui vante un investissement douteux : le comportement anormal est souvent le premier indice. Vérifiez si la scène a été rapportée par plusieurs médias fiables.
Les bons réflexes pour se protéger
Face à un contenu suspect, adoptez ces gestes simples :
- Faites une recherche inversée d'image sur Google Images. Si la photo ou la vidéo existe ailleurs sous une forme différente, c'est un signe de manipulation.
- Vérifiez la source : le contenu vient-il d'un média reconnu, d'un compte anonyme ou d'une chaîne inconnue ? Un deepfake malveillant est souvent posté sur des plateformes peu contrôlées.
- Utilisez des outils de détection : certains logiciels et extensions de navigateur analysent les vidéos pour repérer les artefacts typiques des deepfakes. Ils ne sont pas infaillibles mais constituent un premier filtre.
- Ne partagez pas sans vérifier : un deepfake se propage vite. En le relayant, vous participez à la désinformation. Prenez le temps de recouper l'information.
- Signalez les contenus illicites : sur les réseaux sociaux, utilisez les fonctions de signalement. En France, vous pouvez aussi contacter la plateforme Pharos pour les contenus les plus graves.
Depuis 2018, le nombre de deepfakes malveillants publiés double tous les six mois. En décembre 2020, on en dénombrait 85 000.
Une limite à garder en tête : la détection n'est pas infaillible
Les outils de détection progressent, mais les créateurs de deepfakes aussi. Les vidéos générées par des systèmes de traitement haut de gamme, avec des cartes graphiques puissantes et des retouches manuelles, deviennent quasi impossibles à distinguer d'un contenu authentique à l'œil nu. Les pirates informatiques disposent souvent des meilleurs équipements et du stockage cloud pour affiner leurs créations.
La meilleure protection reste donc votre esprit critique. Ne croyez pas tout ce que vous voyez en ligne, surtout si le contenu est choquant, surprenant ou trop beau pour être vrai. Recoupez systématiquement avec des sources fiables et méfiez-vous des vidéos virales non vérifiées. En cas de doute, abstenez-vous de partager. La confiance dans les médias authentiques se gagne par la vérification, pas par la crédulité.
